Gratuités, Intervention, Préscolaire, Scolaire

Vous travaillez les inférences ? Voici quelques moyens qui fonctionnent !

Titre de l’article

Fostering literal and inferential language skills in Head Start preschoolers with language impairment using scripted book-sharing discussions (Van Kleeck, Vander Woude, & Hammett, 2006)

Pourquoi on s’y intéresse ?

La compréhension des inférences (langage non littéral ou informations non dites explicitement dans le texte ou les images) est un des objectifs les plus fréquemment travaillés en intervention auprès d’enfants présentant des TDL.

Il est logique (et efficace) de travailler la compréhension des inférences dans le même contexte que celui dans lequel les enfants seront amenés à utiliser cette habileté ultérieurement (c.-à-d., en compréhension de textes, en lecture de livres) (Van Kleeck, et al., 2006). La lecture partagée est un des seuls contextes dans lequel on rencontre une panoplie d’inférences de toutes sortes. En contexte de lecture d’histoire, la compréhension des inférences a un but communicatif réel: elle permet d’améliorer la compréhension de l’histoire dans son ensemble (est-ce que tu sais ça veut dire quoi « gambader » ? Qu’est-ce que tu crois qu’il va décider de faire le personnage ? Comment tu crois qu’il se sent l’ours maintenant que ses amis sont partis ? Pourquoi tu crois qu’il est parti à cet endroit ?). Pourtant, combien d’entre-nous utilisons des livres d’histoire pour travailler les inférences ? 

Cet article mesure l’efficacité d’une intervention répétée en lecture partagée, visant à améliorer la compréhension du langage littéral (p.ex., identifier des informations directement présentées: C’est qui lui ? Il fait quoi le personnage ? Avec quoi il construit sa maison ?) et la compréhension des inférences (discussions qui vont au-delà de l’information directement disponible dans le texte ou sur les images) d’enfants d’âge préscolaire. Une thérapie deux-pour-un efficace, qui est détaillée dans ce billet.

Un brin de méthodologie

  • Participants: 30 enfants âgés entre 3 et 5 ans, en difficulté de langage (1.5 écart-type sous la norme), issus du programme Américain Head-Start pour enfants en contexte de vulnérabilité sociale. La moitié d’entre eux ont participé à l’intervention, et l’autre moitié faisaient partie du groupe de comparaison (contrôle, sans intervention).
  • Mesures pré/post-test: L’EVIP pour la compréhension du langage littéral (P.ex., C’est quoi/qui ça ? Qu’est-ce qui se passe sur l’image ici ?) et le Preschool Language Assessment Instrument (PLAI) pour le langage littéral (vocabulaire et compréhension de questions) ET la compréhension des inférences (p.ex., il va arriver quoi au monsieur s’il ferme son parapluie ? Ça veut dire quoi « gambader » tu crois ?).

Intervention avec le livre d’histoire : Comment les inférences ont été travaillées ? 

  • Deux livres d’histoires ont été choisis. Trois scripts composés de 25 questions chacun ont été créés pour chaque livre. Pour un exemple du script présenté aux enfants, se référer à l’annexe dans l’article original. L’intervention avec un livre durait 15 minutes, deux fois par semaine, pendant 8 semaines.
  • L’adulte posait des questions à l’enfant, et faisait de l’étayage verbal (« penser tout haut ») en suivant les scripts. Les questions ciblaient la compréhension du langage littéral en plus de la compréhension des inférences (information non dites). Lorsque les enfants étaient incapables de répondre, des indices et du soutien additionnel étaient offerts. Si les enfants ne répondaient toujours pas aux questions, les réponses attendues étaient modelées par l’adulte sous forme de discussion naturelle ou étayage verbal, faisant aussi partie du texte scripté.
  • Exemple d’étayage verbal : je pense que ce sera l’histoire d’un loup dans une forêt, parce que le titre de l’histoire c’est « Loup Loup, y es-tu ? » et sur l’image je vois une forêt avec plein d’arbres / Regarde, le garçon moi je pense qu’il est vraiment en colère parce qu’il crie « VA-T’EN » et il a les bras croisés, et son visage est tout rouge / Il va peut-être aller regarder dans la caverne pour retrouver son ami ? / Oh oh le garçon est parti avec son vélo dans la montagne, mais son père lui avait dit de ne pas y aller, c’est peut-être dangereux…je pense que son père ne sera pas très content). Le niveau de complexité peut augmenter graduellement, en posant des questions à choix à l’enfant (…tu penses qu’il sera fâché ou content le père?) ou ouvertes (…comment penses-tu que le père va se sentir ?)
  • Note: Dans cette étude portant sur les enfants d’âge préscolaire, l’adulte exposait l’enfant à ces stratégies via des questions, des commentaires, de l’étayage verbal (l’adulte parlait tout haut de ce à quoi il réfléchit), et des discussions avec l’enfant à différents moments pendant l’histoire. L’enfant ne faisait donc qu’observer et écouter l’adulte présenter des informations et des questions qui permettent de soutenir la compréhension de l’histoire. Si on s’adressait à des enfants d’âge scolaire, ceux-ci pourraient eux-mêmes utiliser les stratégies consciemment pour inférer et soutenir leur compréhension d’histoires (p.ex., en répondant à différentes questions avant, pendant et suite à la lecture d’une histoire).

Résultats et limites

  • Après 8 semaines d’intervention, les enfants ayant reçu les interventions en lecture partagées se sont améliorés pour le langage littéral (vocabulaire réceptif) et pour la compréhension d’inférences. Aucune amélioration significative n’a été observée chez les enfants n’ayant pas reçu d’intervention.
  • L’amélioration de la compréhension des inférences était moins importante cliniquement (taille d’effet moindre) que l’amélioration de la compréhension du langage littéral (vocabulaire). Ceci était attendu, comme 70% des questions des scripts portaient sur le langage littéral et 30% sur les inférences. Les habiletés d’inférences sont également dépendantes du niveau de langage littéral (les enfants doivent avoir une bonne base langagière pour pouvoir faire des inférences). Une intervention de plus longue durée pourrait permettre un travail plus en profondeur des inférences, comme ces habiletés sont plus complexes pour tous les enfants (TDL ou pas!).
  • Le groupe contrôle n’était exposé à aucune intervention sur les livres, l’amélioration mesurée pourrait donc être simplement attribuable au fait d’être exposé à des périodes de lectures partagées, et non à l’utilisation des scripts spécifiquement. Le maintien de ces améliorations à long terme n’a pas été mesuré.
  • Conclusion: la lecture partagée (et répétée) des mêmes livres, en introduisant des questions qui ciblent le langage littéral et les inférences peuvent améliorer ces deux habiletés de compréhension du langage chez des enfants présentant un TDL.

Dans mon bureau…(il sera long aujourd’hui!)

  • Pour travailler les inférences de façon efficace/généralisable, il ne suffit pas de lire des livres d’histoire. Il faut enseigner explicitement aux parents les techniques et stratégies permettant d’utiliser les livres d’histoire pour travailler la compréhension des inférences (langage non littéral). Quelques façons de travailler la compréhension des inférences lors de la lecture d’histoires: faire de l’étayage verbal pendant l’histoire (voir exemples dans la méthodologie), faire des synthèses, prédire, évaluer et juger (sentiments, actions des personnages), faire des liens entre les informations de l’histoire et les connaissances ou expériences antérieures de l’enfant.
  • Si seulement on avait des scripts en français…! Nous en avons 🙂 ! Voir notre billet intitulé « Une autre raison d’intégrer les livres aux thérapies ». Je télécharge les scripts utilisés dans cette recherche menée au Québec, et disponibles gratuitement en ligne pour m’inspirer, me donner des idées ou même en reprendre certains textuellement si je possède déjà les livres. Un énorme merci aux chercheurs de l’équipe de Chantal Desmarais pour cette générosité !! Vous pouvez également créer vos propres scripts pour des livres que vous aimez pour travailler les inférences.
  • La lecture partagée d’histoires est un contexte authentique et optimal pour les interventions sur le langage des enfants (je vous épargne la longue liste de références, mais entre autres: Cole, Maddox, & Lim, 2006; Snow & Goldfield, 1983; Wasik & Bond, 2001). Son efficacité pour travailler le vocabulaire, les inférences, et  la compréhension du langage n’est plus à démontrer. Il faut ajouter de bons livres d’histoires à nos mathériathèques, et les utiliser sans réserve en thérapie ciblant le langage oral des enfants. Personnellement, je trouve que c’est une activité beaucoup plus facile à reprendre par le parent à la maison (suite à du coaching pour le choix des meilleurs techniques à utiliser lors de la lecture).
  • Je fais le tour de ma matériathèque et je remplace donc les cartes et autres images isolées destinées à travailler les inférences (p.ex., pourquoi elle est contente la fille ?  image d’une fille qui a pêché un énorme poisson) par des livres. Puisque le livre (bonifié de questions ciblant différents types d’inférences tout au long du récit) est le matériel avec le plus haut niveau d’efficacité, c’est ce type d’intervention que nous devons utiliser. Malgré que le matériel de type « cartes isolées » soit très répandu, à ce jour, nous n’avons trouvé aucun article qui étudie l’efficacité des cartes isolées pour travailler les inférences.
  • La majorité des livres qui présentent une structure narrative typique sont un coffre au trésor d’inférences, il suffit de bien les choisir et de découvrir nos favoris: quels sont vos livres favoris pour travailler la compréhension des inférences ?

Référence complète

Van Kleeck, A., Vander Woude, J., & Hammett, L. (2006). Fostering literal and inferential language skills in Head Start preschoolers with language impairment using scripted book-sharing discussions. American Journal of Speech-Language Pathology, 15(1), 85-95.

Pour l’article francophone de Desmarais et al. détaillant l’intervention en français, et disponible gratuitement en cliquant sur la référenceDesmarais, C., Nadeau, L., Trudeau, N., Filiatrault-Veilleux, P., Maxès-Fournier, C. (2013) Effet d’une intervention visant à améliorer la compréhension inférentielle des enfants de 4 à 6 ans ayant une dysphasie: une collaboration orthophonistes chercheurs. Glossa, 113, 45-62.

9 réflexions au sujet de “Vous travaillez les inférences ? Voici quelques moyens qui fonctionnent !”

  1. Merci pour cet article! J’adore utiliser le livre « L’ours qui aimait les arbres » de Nicholas Oldland pour travailler la compréhension des inférences.Les enfants embarquent facilement dans l’histoire et il est très facile d’aller chercher des inférences en lien avec les émotions, les prédictions, les solutions et de faire des liens avec le vécu des enfants de 3, 4 et 5 ans.

    1. Merci Geneviève pour votre partage ! J’ai déjà entendu parler de ce livre qui a l’air absolument mignon, mais je le consulterai sans tarder avec le travail des inférences en tête !

  2. Et pour les plus grands ? 10-12 ans et plus? (moi je travaille la lecture de livres et je fais de l’étayage verbal etc….) mais avez vous d’autres idées ou des suggestions de livres pour plus grands (garçons??)

    1. Je pense que plusieurs livres ont une durée de vie assez longue, donc qu’ils peuvent servir pour les enfants de 6 ans à 12 ans, dépendant du soutien qu’on offre et de la complexité des questions qu’on pose. Je ne travaille pas avec cette clientèle, mais je jetterais peut-être un oeil aux contes classiques, aux fables, aux récits dans la mythologie grecque, etc. Ce sont souvent des histoires assez courtes tout en étant suffisamment complexes. Je pense que les livres documentaires sont aussi une excellente avenue pour travailler les inférences avec les enfants de cet âge puisque ces livres contiennent, entre autres, beaucoup de liens de causalité. Les textes documentaires sont aussi très souvent utilisés en classe et les enfants y sont souvent exposés. Est-ce que ça vous aide ? Je suis curieuse de voir ce que d’autres orthophonistes auraient à proposer :-).

  3. Bonjour, j’ai trouvé cette étude et les questionnaires très (très!!) intéressants mais malheureusement je ne trouve aucun des livres cités dans ma médiathèque (pourtant bien fournie…). Vous parlez des scripts correspondants. Avez vous un lien avec les scripts correspondants? Par avance merci

  4. Bonjour, merci pour cette article très intéressant. De mon côté, j’aime beaucoup utiliser la collection des « myrmidon »qui sont des albums sans paroles. Pour les plus grand, je trouve le support bd très sympa surtout quand ils n’aiment pas trop la lecture …

    1. Merci Anaelle pour ce partage !! Je n’avais jamais entendu parler des BD myrmidon ! C’est une très belle idée pour travailler les inférences en interventions. J’explore tout de suite…

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