Évaluation, Intervention, Préscolaire

Late-talker : Le passé est-il garant de l’avenir ?

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Pixabay

Titre de l’article : A Systematic Review and Meta-Analysis of Predictors of Expressive-Language Outcomes Among Late Talkers (Fisher, 2017)

Pourquoi en parler ? : Parce que les enfants qui parlent tard (late talker) sont nombreux, et qu’il est important de renseigner les parents adéquatement et d’établir un pronostic basé sur les données récentes. Les chercheurs tentent donc de répondre à la question : Quels facteurs prédisent le futur développement du langage chez les jeunes enfants qui parlent tard ? Ces données sont importantes afin d’offrir des services pertinents aux enfants qui en ont besoin, plutôt qu’à ceux qui se développeront comme leurs pairs, sans aide supplémentaire. Bien que la majorité des enfants qui parlent tard performe dans la moyenne aux tests de langage rendu à l’école, le fait d’avoir commencé à parler tardivement est un facteur de risque pour le trouble développemental du langage. Parler tard n’est donc pas un trouble, mais une caractéristique de certains enfants. Les études indiquent qu’entre 6% et 44% des enfants qui parlent tard auront un trouble développemental du langage en grandissant.

Un brin de méthodologie : 

L’auteure a effectué une revue systématique et une méta-analyse à partir de 20 études (totalisant 2 134 enfant). Les enfants qui parlent tard sont définis comme des enfants de 18 à 35 mois qui prononcent peu de mots sans raison apparente (pas de surdité, pas d’autres difficultés développementales).

Pour la revue systématique, les mots “language delay*” OR “late language emergence”OR “late talk*” OR “slow expressive language development” AND (outcome* OR longitudinal OR follow-up).

Au départ (T1), le vocabulaire expressif était évalué principalement avec un rapport parental (IMBDC-MacArthur). Un suivi (T2) a été fait au moins cinq mois après que l’enfant ait été identifié comme late-talker et avant son cinquième anniversaire.

Les articles avec des enfants qui avaient une condition médicale, un trouble du développement, de l’adoption internationale n’étaient pas retenus. Les études avec moins de cinq participants et celles dont l’objectif était d’identifier l’effet d’une intervention ont aussi été écartées.

 

Résultats :

Vocabulaire expressif (12 études, 1 113 participants)

  • Méta-analyse : Petit effet statistiquement significatif de corrélation entre le vocabulaire expressif (T1) et le langage expressif (T2)
  • Le vocabulaire expressif expliquait 6% de la variabilité du langage expressif

 Compréhension (10 études, 527 participants)

  • Méta-analyse : Effet moyen statistiquement significatif de corrélation entre la compréhension (T1) et le langage expressif (T2)
  • La compréhension du langage expliquait 12% de la variabilité du langage expressif

Morphosyntaxe (7 études, 851 participants)

  • Méta-analyse : Pas d’effet statistiquement significatif de corrélation entre la morphosyntaxe expressive (T1) et le langage expressif (T2)

Situation socio-économique (12 études, 1 955 participants)

  • Méta-analyse : Petit effet statistiquement significatif de corrélation entre le niveau socio-économique (T1) et le langage expressif (T2)
  • Le niveau socio-économique expliquait 1% de la variabilité du langage expressif

Genre (11 études, 1 696 participants)

  • Méta-analyse : Pas d’effet statistiquement significatif de corrélation entre le genre (T1) et le langage expressif (T2).

Historique familial de difficulté de langage (6 études, 447 participants)

  • Méta-analyse : Pas d’effet statistiquement significatif de corrélation entre le genre (T1) et le langage expressif (T2)

 

Discussion et limites :

Si le facteur le plus étudié est la taille du vocabulaire expressif, cette variable prédirait seulement une partie des progrès de l’enfant. Les données indiquent que la mesure la plus prédictive serait le langage réceptif, qui ne prédit malgré tout que 12% de la variabilité. Il est important de noter que certaines études ont inclus uniquement des enfants avec une compréhension normale, ce qui affecte les résultats.

L’auteure précise que les résultats de l’impact du genre sur le développement du langage est difficile à interpréter parce que plusieurs études ont utilisé des normes spécifiques au genre (les garçons étaient comparés à un groupe de garçons et les filles, à un groupe de filles). Le nombre de mots minimal, pour être identifié comme un enfant qui parle tard, n’était donc pas le même pour les garçons et les filles.

La méta-analyse conclut que les variables les plus importantes pour prédire le développement du langage expressif sont le langage réceptif du jeune enfant, la taille de son vocabulaire expressif et son statut socio-économique. Les autres variables (phrase speech, genre, historique familial) ne permettaient pas de prédire le développement du langage. Bien qu’aucun lien n’ait été trouvé entre l’historique familial et le développement du langage, il faut être prudent car, dans cette méta-analyse, ce facteur a été analysé de manière générale. Il serait bénéfique d’analyser qui dans la famille a vécu ces difficultés, de quelle nature elles étaient et si elles étaient transitoires ou persistantes.

Les enfants qui grandissent dans une famille dont le niveau socio-économique est faible sont plus vulnérables et nécessitent plus d’interventions. L’âge auquel un enfant était identifié comme ayant un retard de langage n’a pas fait l’objet d’étude. Il serait intéressant de savoir si un vocabulaire expressif limité à 28 mois est plus prédictif de difficultés qu’un vocabulaire réceptif limité à 18 mois. Notons aussi que le critère pour identifier les enfants qui parlent tard variaient d’une étude à l’autre (2ème percentile au 20ème percentile).

Les recommandations de Paul (2000) sont toujours d’actualité à l’effet que les enfants qui parlent tard et qui ont des difficultés de compréhension devraient recevoir des interventions et que le langage des autres enfants (compréhension normale) devrait être suivi occasionnellement.

 

Dans mon bureau : 

√ J’évalue systématiquement la compréhension du langage des enfants qui ont peu de vocabulaire expressif car cette mesure est la plus prédictive du développement du langage.

√ Je recommande et j’offre de l’intervention aux enfants « late talker » qui ont des difficultés de compréhension.

√ J’informe les parents de ce que nous savons actuellement sur les enfants qui parlent tard : la majorité de ces enfants performera comme les autres enfants de leur âge à l’école et certains auront un trouble du langage. La compréhension demeure l’indicateur qui permet de faire le meilleur pronostic pour l’instant.

√ Je reste alerte : les enfants qui auront un trouble développemental du langage n’ont pas tous un historique de « late talking ». Les critères de cet article s’appliquent donc uniquement aux enfants de moins de 3 ans qui parlent tard. Pour les autres enfants, d’autres critères doivent être utilisés afin que les enfants qui requièrent un suivi en orthophonie l’obtiennent.

√ Je suis plus assidûment les enfants issus d’un milieu socio-économique faible car l’impact du niveau socio-économique sur le langage tend à s’accroître avec le temps.

Référence: 

Fisher, Evelyn L. (2017): A systematic review and meta-analysis of predictors of expressive-language outcomes among late talkers. ASHA journals. https://doi.org/10.23641/asha.5313454.v1

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4 réflexions au sujet de “Late-talker : Le passé est-il garant de l’avenir ?”

  1. Bonjour! D’abord, un gros merci encore une fois pour toutes les « mises à jour » scientifiques et résumées pour nous. Vraiment, c’est très apprécié.

    Je travaille beaucoup avec de jeunes enfants de 2 à 3 ans ayant la majorité des facteurs de risque qui sont mentionnés dans votre article.

    Par contre, je trouve toujours difficile d’évaluer la compréhension orale de ces jeunes de manière formelle et systématique, comme vous suggérez. Nous n’avons pas de test pour la population francophone québécoise et ces enfants collaborent généralement beaucoup moins bien par manque d’intérêt à la tâche plutôt que par manque de compréhension…

    J’aimerais donc savoir ce que vous utilisez pour faire une évaluation valide et significative de cet aspect du langage en bas âge.

    Merci d’avance!

    Karine Ross

    1. Bonjour Karine,
      Merci pour les bons mots pour le blogue. Vous avez raison de dire qu’il peut être difficile de dire pourquoi l’enfant a échoué des items de compréhension (attention ? intérêt ? compréhension ? gêne ? difficulté d’expression ?).

      Personnellement, je n’évalue pas nécessairement la compréhension formellement et la lecture du livre « The Clinical Assessment of Language Comprehension », il y a déjà plusieurs années, m’a beaucoup aidé à créer des tâches de compréhension pour les très jeunes enfants et à avoir plus confiance en mon jugement. La totalité du livre est disponible gratuitement en ligne :
      http://saltsoftware.com/resources/library/clinicalassessment

      Je parle aussi de ce livre sur mon blogue personnel : https://langageetcie.wordpress.com/2013/04/26/evaluation-de-la-comprehension/

      J’ai surtout aimé le chapitre 1 qui parle de la théorie et des principes de base sur l’évaluation de la compréhension.

      Si j’avais à choisir un test formel, j’irais avec l’EVIP ou le Reynell. Mes deuxièmes choix seraient le PLS (malgré que ses scores soient critiqués) et le Rosetti (qui n’est qu’une échelle d’observation, mais ça peut servir de départ !). En l’absence de test formel disponible, je crois qu’il est encore plus important de développer notre jugement clinique et la meilleure manière de le développer est de continuer à évaluer la compréhension afin de prendre conscience de tout ce qu’un enfant de 2 ans peut comprendre afin d’être plus sûre de soi quand on observe des difficultés.

      Je sais que certaines orthophonistes utilisent aussi l’EVALO 2-6 ans et, je ne l’ai pas en tête présentement, mais je suis certaine que le livre de Rhea Paul, Language Disorders from Infancy Through Adolescence, serait également aussi très pertinent sur le sujet.

      J’espère que ça aide ! Je suis également curieuse d’entendre d’autres orthophonistes sur leur processus d’évaluation avec les enfants de moins de 3 ans 🙂 Bonne journée ! Au plaisir, Marie-Pier Gingras

  2. J’ai bien aimé votre résumé. Pour pousser plus loin la réflexion, j’ai lu l’article ci-dessous récemment, qui donne des indicateurs précoces de dyspraxie verbale chez le très jeune enfant vs late-talker puisque les difficultés peuvent être les mêmes en bas âge au plan expressif. Les annexes proposent des grilles pour juger de la poursuite ou non du suivi et de ses modalités en fonction de l’âge (18-30 mois, 30-36 mois et plus de 36 mois).

    A Proposed Model for Identification of Childhood Apraxia of
    Speech in Young Children, Canadian Journal of Speech-Language Pathology and Audiology (
    CJSLPA) , Volume 41, No. 1, 2017, SPECIAL ISSUE

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