La reformulation: efficace ?

Titre de l’article: The Efficacy of Recasts in Language Intervention: A Systematic Review and Meta-Analysis (Cleave, P., Becker, S. D., Curran, M. K., Owen Van Horne, A. J., & Fey, M. E., 2015)
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Pourquoi ça nous intéresse ? : «Reformulez les propos de l’enfant»…il s’agit sans doute du conseil donné le plus souvent en orthophonie !  Et pourtant, personnellement, je n’avais jamais pensé à chercher des articles et des recherches qui démontraient l’efficacité de la reformulation en intervention. Il s’agit d’une modalité qui, volontairement ou involontairement, fait partie intégrale de plusieurs interventions en orthophonie, mais les auteurs mentionnent qu’il existe peu de recherche statuant sur l’efficacité de cette technique. Il importe donc de savoir s’il s’agit d’une modalité pertinente d’intervention et si oui, pourquoi (quels objectifs) et comment (quels paramètres) l’utiliser en thérapie.

Autre élément intéressant : cet article est une revue systématique ET une méta-analyse. Pourquoi c’est intéressant? Une revue systématique est une démarche scientifique rigoureuse de revue critique de la littérature qui consiste à rassembler, évaluer et faire une  synthèse de toutes les études pertinentes (et parfois contradictoires) qui abordent un problème donné (ici, la reformulation comme modalité dans les interventions ciblant la grammaire). La méta-analyse, elle, peut être décrite comme une synthèse systématique et quantifiée, car elle se base sur des calculs statistiques permettant une estimation précise de la taille de l’effet d’un traitement, c’est à dire, non seulement s’il y a des effets pour les participants, mais surtout, à quel point il y a des effets pour les participants (changements négligeables ? moyens? importants ?). Bref, une équipe de chercheurs a fait un travail rigoureux de synthèse pour vous ! Ceci limite aussi les biais méthodologiques possibles à la lecture d’un seul article traitant d’une intervention ou d’une question donnée. C‘est pourquoi nous aimerions dorénavant accorder davantage de temps à résumer des revues systématiques et méta-analyses en raison de leur plus grande validité et fiabilité quant aux conclusions qui peuvent être tirées de la recherche sur un sujet. Un résumé d’une synthèse de la littérature, vraiment, ça ne pourrait pas être plus «cuit dans le bec», plus aucune raison de ne pas se tenir à jour !

Introduction :

Qu’est-ce qu’on entend par «reformulation» ?

Dans l’étude, ce que les auteurs appellent  «reformulation» est une réponse aux productions de l’enfant dans laquelle l’adulte répète partiellement ou entièrement les mots de l’enfant en ajoutant de nouvelles informations, tout en gardant le contenu du propos (le message/l’idée de l’enfant) inchangé. L’information additionnelle peut être syntaxique, sémantique et/ou phonologique (ex: y boire jus –> Il boit du jus) et peut être faite en changeant la modalité des productions (ex: y besoin jus –> Est-ce qu’il a besoin de jus ?). À noter que ceci n’inclut pas les «expansions», par exemple, quand l’adulte répond en introduisant une nouvelle idée (ex: chien y courir vite–> Oui, parce qu’il est pressé!). La reformulation peut avoir pour but de corriger ou non (peut simplement ajouter des informations optionnelles non obligatoires dans la phrase). Elle peut être simple ou complexe (nombre de segments ou d’éléments modifiés par rapport à la production initiale de l’enfant). Elle peut aussi être focusée («focused») (ciblant un élément syntaxique, morphologique, sémantique particulier, un objectif précis en langage) ou générale («broad») (reformulation générale des propos de l’enfant sans cible particulière à présenter). Les auteurs incluent dans leur définition le fait que les enfants ne sont pas obligés d’imiter la reformulation eux-même par la suite (non obligatoire et non sollicité par l’adulte). Les auteurs n’ont pas exclu les études où l’adulte présente quelques modèles langagiers de la cible attendue de façon non-contigente (pas tout de suite après la production de l’enfant).

Quelles sont quelques hypothèses sur lesquelles on appuie la pertinence de la reformulation ?

  • Permet de rendre saillant les éléments non-acquis ou non-maîtrisés par l’enfant
  • Puisque la reformulation suit les propos de l’enfant (le contenu) et qu’il est contingent (immédiatement après la production), l’enfant pourrait plus facilement noter les différences entre ses propos et ceux de l’adulte, ceci diminuerait les demandes au cognitives au niveau du traitement et permettrait d’allouer davantage de ressources cognitives à la comparaison
  • Le fait de ne pas demander à l’enfant d’imiter les productions permettrait de libérer les ressources cognitives et de les allouer davantage à la comparaison des productions adultes/enfant
  • Parce que les reformulations ont souvent lieu dans un contexte communicatif et interactif, l’attention de l’enfant au langage de l’adulte et la motivation à la communication sont augmentées
  • Il pourrait simplement s’agir d’une façon d’augmenter la fréquence d’exposition à un «input» langagier de qualité, ce qui transforme le langage de l’enfant

Un brin de méthodologie : 

Questions de recherche

1- Est-ce que la reformulation est plus efficace qu’une autre intervention ou qu’aucune intervention pour faciliter le développement grammaticale chez des enfants présentant un trouble du langage ?

2- Existe-t-il des aspects/composantes de l’intervention par reformulation qui sont associés à des effets plus importants ?

1: choix des articles

Revue systématique – choix des articles (rappel: critères plus élargis pour inclure une description qualitative de la littérature)

  • Articles publiés dans un journal révisé par les pairs entre 1970 et 2013
  • Enfants entre 18 mois et 10 ans qui parlent anglais, avec trouble du langage, déficience intellectuelle (DI), et enfants typiques (seulement si un devis expérimental est utilisé – attribution au hasard, contrôle)
  • La reformulation est le focus principal ou l’élément principal de l’intervention administrée
  • Mesures d’effet de la reformulation sur un élément/cible grammaticale ultérieure
  • Mesures pré-test et post-test des habiletés grammaticales (ex: LMÉ, ou autre)
  • EXCLUSION: perte auditive, trouble dans le spectre de l’autisme (TSA), trouble moteur de la parole, acquisition d’une langue seconde ou tierce, adultes sollicitant la répétition des cibles par l’enfant.

Nombre d’articles retenus: 34

Méta-analyse – choix des articles (rappel: critères plus restreints pour statuer quantitativement, statistiquement, sur l’effet de l’intervention en reformulation)

  • Mêmes critères que la revue systématique sauf: 1- interventions «en paquet» incluant la sollicitation de la répétition inclus si la reformulation est identifiée comme étant une composante clé de l’intervention. 2- exclusion des enfants présentant une DI ou un développement typique, inclusion uniquement d’enfants présentant un retard ou trouble du langage. 3- inclusion d’études où la taille de l’effet (mesure statistique pour évaluer l’importance du changement) est indiquée ou fournie par le chercheur sur demande. 4- si les études n’ont pas de groupe contrôle (seulement un groupe de participants qui prennent part à l’intervention, sans comparaison à «l’absence de traitement» ou à «un autre traitement»), alors les auteurs doivent inclure des mesures de cibles grammaticales non-traitées pendant la reformulation, pour contrôler pour la maturation générale ou le progrès qui aurait eu lieu sans l’intervention par reformulation

Nombre d’articles retenus: 14

2- Évaluer le «type« d’étude

Les auteurs parlent de trois types d’études. On ne peut pas tirer les mêmes conclusions à partir de résultats de ces trois types d’études.

1- «Early Efficacy studies»: est-ce qu’une relation de cause à effet existe entre une intervention et un résultat ? (peut être un échantillon plus petit, ou même chez un seul sujet, mais fortement contrôlé)

2- «Later efficacy studies»: encore la question de la cause à effet, mais avec des conditions plus généralisables, et un échantillon plus puissant statistiquement (puissance statistique de l’étude)

3- «Effectiveness studies»: est-ce que les effets d’une intervention sont généralisables à des conditions moins strictes que celles dans les études précédentes (ex: administrée par un orthophoniste en plus de ses patients habituels, ou par un parent)

3- Évaluer et coter la «qualité» des études

Nous référons le lecteur au tableau de synthèse créé par les auteurs, avec tous les articles retenus ainsi que l’évaluation de la qualité selon les critères suivants: description des participants et groupes au départ, description de l’intervention, intensité de la reformulation, fidélité du traitement, évaluation à l’aveugle, assignation randomisée (au hasard), fiabilité statistique, puissance et signification statistique décrite ou non?

Nous vous recommandons de lire les critères dans le tableau, ceci vous permettra également de développer vos habiletés en lien avec la critique  d’articles, quels éléments regarder, à quoi porter attention quand on lit un article, quels articles peuvent être exclus…etc ! 🙂

Résultats :

1- Est-ce que la reformulation est plus efficace qu’une autre intervention ou qu’aucune intervention pour faciliter le développement grammaticale chez des enfants présentant un trouble du langage ?

 Revue systématique (description plus qualitative) : En raison des critères d’inclusion plus généraux (populations diverses), la qualité et la puissance des études varient grandement. Les 34 études étaient aussi hétérogènes dans leurs types d’intervention et de reformulation (fréquence, etc). Toutefois, à travers  toutes les types et phases d’études, la vaste majorité des études supportent l’utilisation de la reformulation dans des interventions ciblant le développement grammatical. Quelques autres résultats intéressants d’études :

des progrès plus importants auraient été notés en utilisant de la reformulation ciblée par rapport à la reformulation générale (pas de cible précise). Ceci serait encore plus vrai pour des enfants présentant une LMÉ plus faible.

– certaines études ont montrées que les progrès par reformulation seraient plus grands que ceux par  »demande d’imitation directe à l’enfant », tant pour les enfants avec un trouble du langage que des enfants à développement typique, tant pour les structures non-acquises que celles qui sont acquises mais non maîtrisées.

– selon une étude, la reformulation serait plus efficace que l’absence de traitement (développement/maturation normale), mais il n’y aurait pas d’évidence que la reformulation serait meilleure que l’exposition à des modèles/modeling (exposition non contingente aux propos de l’enfant).

– dans certaines études, les enfants de parents qui reformulent à une plus grande fréquence (1.27 par minute) présentaient des gains plus importants que ceux de parents reformulant à de plus basses fréquences (0.67 minute).

Méta-analyse (mesure plus quantitative):

Études «early efficacy»: Mesure de la taille de l’effet (puissance, grandeur du changement mesuré) compilée des études = Bénéfice positif d’environ 0.75 à 1.0 écart type (taille de l’effet = .96, large) complet sur le résultat après intervention (les auteurs ajoutent qu’en plus, cette puissance est calculée pour «reformulation» versus «autre traitement» et pourrait donc être encore plus élevée si c’était «reformulation» versus «aucun traitement».

Études «later efficacy/effectiveness» (plus généralisable): Mesure de la taille de l’effet (puissance, grandeur  du changement mesuré) compilée des études = Bénéfice positif d’environ 0.5 à 1.0 écart type (taille de l’effet = .76, large) complet sur le résultat après intervention. 

2- Existe-t-il des aspects/composantes de l’intervention par reformulation qui sont associés à des effets plus importants ?

  • Agent d’intervention (qui administre?): Le coaching parental donnerait des effets significatifs et de taille importante, similaires à ceux du clinicien après coaching. Par contre, alors que les parents peuvent être un agent important pour la reformulation, il est important d’assurer que le coaching a des effets sur le comportement du parent (à mesurer pour avoir des effets véritables sur l’enfant…).
  • Type de reformulation (reformulation spécifique ou générale/globale?): Peu de réponses claires dans la littérature. Il y a des tendances claires qui suggèrent que la reformulation ciblée (sur une cible grammaticale précise ou mettant l’accent sur un objectif précis) (focused recasts) serait la plus bénéfique.
  • Caractéristiques des participants: Si les reformulations présentent des cibles qui sont trop avancées pour le niveau de développement grammatical de l’enfant, les effets seraient diminués ou nuls (zone proximale de développement). Le niveau développemental affecterait l’efficacité de la reformulation, mais les recherches ne sont pas encore claires à ce sujet.
  • Dosage (fréquence, durée): Les données actuelles suggèrent qu’un ratio d’environ 0.8 à 1.0 reformulation par minute pourrait être bénéfique. Certaines études notent qu’un ratio trop élevé pourrait réduire l’efficacité.
  • Reformulation seulement ou «intervention incluant la reformulation/package intervention»:
    Dans certains «packages/paquets» d’intervention incluant la reformulation ciblée/précise, du modeling et de l’imitation des productions de l’adulte par l’enfant, des résultats plus importants auraient été notés que seulement par la reformulation générale des propos (sans cible précise). Toutefois, la variation dans le type d’intervention ne permet pas de tirer des conclusion claires. En attendant, on comprend que puisque les deux types d’intervention ont démontrés des effets positifs, ceci supporte l’utilisation de la reformulation.

Limites :
Les auteurs rappellent souvent la variété et la diversité des interventions incluant la reformulation qui ont fait l’objet des études rassemblées (avec modelage aussi et exposition au cibles, fréquence des reformulations, nombre de semaines, durées différentes, administrées par un parent ou clinicien, avec des cibles grammaticales nouvelles ou déjà acquises mais non maîtrisées,  etc…De plus, les études ne ciblent pas une variable particulière de la reformulation (type, fréquence, contexte). Donc, on comprend que les puissances statistiques qui en découlent incluent ces variations dans les interventions et, donc, on s’y fie comme «piste d’intervention» plutôt que comme modalité stricte.

Dans mon bureau : 

√  La revue systématique et la méta-analyse supportent l’utilisation de la reformulation pour faciliter l’utilisation de cibles grammaticales chez les enfants présentant un trouble spécifique du langage, lorsque ces reformulations sont spécifiques à des cibles d’intervention précises et, possiblement, accompagnées de modèles additionnels, non-contingents aux productions de l’enfant (exposition, modelage dans d’autres contextes).

√ On peut s’attendre à ce que des reformulations plus générales des productions de l’enfant puissent produire des résultats moins cliniquement ou statistiquement significatifs comparativement aux reformulations spécifiques à des cibles précises.

√ Les parents et autres intervenants peuvent être des agents efficaces pour la reformulation au même titre que le clinicien s’ils sont entraînés (coaching),  mais les cliniciens ne devraient pas prendre pour acquis que les parents répondront nécessairement au coaching/entraînement des habiletés en reformulant plus fréquemment en dehors du contexte clinique. L’utilisation de la reformulation par les parents varie grandement et devrait être mesuré et suivie de près par le clinicien suite à l’entrainement.

√ Je me réfère à l’article si je m’intéresse à l’efficacité de la reformulation dans certains contextes particuliers, pour y trouver des articles et l’évaluation de la qualité de ceux-ci (ex: programmes d’entrainement pour les parents, enfants présentant une DI, etc).

Référence: Cleave PL, Becker SD, Curran MK, Van Horne AJ, Fey ME., 2015. The efficacy of recasts in language intervention: a systematic review and meta-analysis. American Journal of Speech-Language Pathology, May 2015, Vol. 24, 237-255. doi:10.1044/2015_AJSLP-14-0105

 
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2 réflexions sur “La reformulation: efficace ?

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