Un «tout cuit» pour la journée internationale de la langue maternelle !

Ce samedi 21 février, c’est la journée internationale de la langue maternelle ! Cette journée a été déclarée par l’UNESCO en novembre 1999 et, cette année, le thème est « L’éducation inclusive grâce aux langues – les langues comptent ». Nous avons été avisé de cette journée spéciale par le biais de l’Association québécoise des orthophonistes et audiologistes (AQOA) et leur avons proposé de trouver un article scientifique abordant le sujet de la langue maternelle des patients/clients en orthophonie et de le résumer pour l’occasion. Merci à l’AQOA pour l’idée originale ! Nous avons choisi de résumer un article qui semble être largement cité en recherche lorsqu’il est question de la promotion de la langue maternelle chez les enfants d’âge préscolaire et scolaire.

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Titre de l’article: Intervention With Linguistically Diverse Preschool Children: A Focus on Developing Home Language(s) (Kohnert, K., Yim, D., Nett, K., Kan, P.F., Durán, L., 2005)

Pourquoi ça nous intéresse ? : Une multitude de conseils ont été donnés par le passé aux familles parlant une langue minoritaire à la maison; Un parent par langue/Une langue par parent, pour ne pas mélanger l’enfant ! / Commencer à introdure la langue majoritaire de scolarisation pour que ce soit plus facile à l’école ! / Puisqu’il a un trouble du langage, il serait préférable de mettre davantage d’efforts sur une seule langue (souvent, celle de la communauté) ! …

Depuis, plusieurs études ont permis de prouver que les enfants présentant des troubles du langage sont capables d’apprendre et de maintenir plusieurs langues et que le contexte multilingue n’accentue pas les difficultés de ces enfants. Les cliniciens comment de plus en plus à valoriser la langue maternelle (langue d’usage de la famille) et à conseiller aux familles de maintenir cette exposition pour l’enfant. Maintenant, il est important de pouvoir expliquer la théorie derrière ce conseil. Cet article répond à plusieurs questions d’actualité: Pourquoi valoriser la langue maternelle / langue minoritaire / langue d’usage à la maison ? Qu’en est-il pour des enfants qui présentent des troubles du langage ? Vaut-il mieux envoyer un enfant présentant un trouble du langage dans un milieu de garde qui l’exposera à la langue minoritaire ? à la langue majoritaire ? Comment valoriser la langue minoritaire/langue maternelle en clinique, lorsque le clinicien lui-même ne parle pas cette langue minoritaire ? Ouff ! Par chance, les réponses dans cet article…

Réponses aux questions courantes pour les enfants dont la langue maternelle n’est pas la langue majoritaire de la communauté

 Pourquoi valoriser et supporter le développement de la langue maternelle (minoritaire) quand il ne s’agit pas de la langue utilisée par le système d’éducation ou par la majorité de la communauté ?

  •  Les auteurs mentionnent que le développement social, cognitif, affectif et communicatif en enfance sont tous interdépendent et que que ces habiletés se développent en contexte social et culturel, et que le principal environnement culturel d’un enfant en bas âge est sa famille immédiate et élargie. Le langage est ce qui permet de transmettre la culture familiale, les valeurs, les attentes, d’exprimer de l’affection, de faire la discipline, etc. Pour toutes ces raisons, les auteurs mentionnent la nécessité d’un langage natuel commun, précis et développé entre un enfant et ses parents. 
  • Des études ont démontrées qu’un enfant qui n’a pas eu l’opportunité de développer pleinement ses habiletés cognitives et langagières dans une langue (L1, langue maternelle) avant d’en apprendre une deuxième serait plus à risque de présenter des difficultés et retards d’apprentissage que les enfants ayant eu l’opportunité de consolider et utiliser cette langue maternelle. D’autres avantages sur le plan social, affectif, et au niveau des aspirations académiques et professionnels seraient notés chez les enfants bilingues ayant appris la langue majoritaire après avoir consolidé leur langue maternelle minoritaire (comparativement aux enfants ayant appris la langue majoritaire sans avoir consolidé leur langue maternelle minoritaire, et qui sont maintenant parfaitement  »monolingues » dans la langue majoritaire). 
  • Chez les enfants de moins de 5 ans (comparativement à des enfants ou adultes plus vieux, qui ont atteint un niveau de maitrise de la langue similaire), le risque de perte de la langue maternelle est plus grand et plus vulnérable à un apprentissage incomplet sans qu’un support systématique de cette langue leur soit fourni. Ce risque de perte de la langue maternelle serait encore plus élevé chez des enfants qui présentent un troube du langage. 

Est-ce que supporter la langue minoritaire implique de sacrifier les habiletés dans la langue majoritaire ? 

  • Des études chez de enfants à développement typique suggèrent qu’une exposition intense à la langue minoritaire maternelle serait bénéfique, plutôt que nuisible, à l’apprentissage et la maitrise à long terme de la langue majoritaire (langue seconde). En comparant des enfants hispaniques ayant fréquenté un milieu de garde exclusivement espagnol et des enfants hispaniques ayant fréquenté un milieu de garde exclusivement anglophone avant d’entrer en milieu scolaire anglophone aux États-Unis, les enfants hispaniques ayant été exposé exclusivement à leur langue maternelle, soit l’espagnol, en milieu de garde au préscolaire présentent un meilleur apprentissage de l’anglais à long terme que les enfants hispaniques ayant été exposé exclusivement à l’anglais en milieu de garde au préscolaire. Incroyable ! Maintenant, voyons ce qu’il en est pour les enfants présentant un trouble du langage…

Est-ce que les enfants qui présentent des troubles langagiers ont la capacité d’apprendre deux langues ?

  • Il est maintenant largement admis qu’un enfant qui présente un trouble du langage peut apprendre une deuxième langue et que cet apprentissage ne diminue pas son niveau d’habileté dans la première langue. Ainsi, un enfant qui présente un trouble du langage et qui apprend deux langues (ex: français et espagnol) présentera un niveau d’habiletés dans chaque langue qui serait comparable à celles d’un enfant monolingue espagnol ou francophone ayant un trouble du langage. 
  • Maintenant, bien qu’ils soient capables d’apprendre deux langues, est-ce que des interventions ciblées en une seule langue serait plus efficace dans le progrès des habiletés langagières de l’enfant que des interventions «bilingues» incluant les deux langues ? Les auteurs citent deux études qui démontrent que des interventions bilingues (sur le vocabulaire) permettent des progrès dans les deux langues et que les gains réalisés dans la langue majoritaire en intervention bilingue étaient comparables à ceux réalisés quand les interventions ciblaient uniquement cette langue majoritaire (et, une des deux études démontre même que les gains seraient plus rapides lorsque les deux langues sont ciblées plutôt qu’une seule). Encore une fois, incroyable !

Est-ce que les habiletés apprises dans une langue se transfèrent à l’autre langue ? 

  • Il y a peu (ou pas) de preuves comme quoi un transfert linguistique serait possible d’une langue à l’autre lorsque des apprentissages ciblés ne sont fait que dansl’une des langues, parcontre, quelques habiletés métalinguistiques apprises dans la première langue (ex: conscience phonologique, habiletés de lecture/éveil à l’écrit) auraient une influence positive sur la deuxième langue. Les  »transferts » seraient donc plutôt dûs à des apprentissages d’habiletés métalinguistiques et métacognitives en bas âge. 
  • Les auteurs mentionnent: Il n’est pas raisonnable de croire qu’en l’absence d’une intervention clinique ciblée, les enfants présentant des troubles du langage puissent indépendamment être capables de transférer les habiletés entraînées en anglais seulement à l’espagnol  nécessaires à la conversation avec les membre de sa famille. Pour qu’une enfant développe les habiletés nécessaires à la communication fonctionnelle dans les deux langues, un enseignement explicite et une exposition systématique à ces deux langues doit avoir lieu. 

Devrait-on supporter et valoriser la langue d’usage à la maison s’il s’agit d’une langue «mélangée» (alternant entre deux langues/code-switching) ? 

  • Il ne serait pas plus difficile sur le plan du traitemetn cognitif et langagier et il ne serait pas nuisible d’exposer l’enfant à des formes de langage alternées entre deux langues (à même une phrase, à même une conversation, etc). Les auteurs notent que davantages d’études sont nécessaires pour clarifier les effets de l’exposition à de telles formes de langage mais, selon les données actuelles, il ne serait pas nuisible d’exposer des enfants, même avec des troubles du langage, à du «code-switching», d’autant plus qu’il s’agit d’un code naturel pour les parents et que leur demander de rester dans une seule langue plutôt que d’alterner rend les interactions moins naturelles et donc moins stimulantes et riches sur les plans langagiers et communicatifs. 

Quelles approches d’intervention favoriser pour valoriser la langue maternelle (minoritaire) ? 

  •  Je vous entends derrière vos écrans : «Oui mais, je ne parle pas espagnol/arabe/vietnamien, comment intégrer cette langue en thérapie pour des interventions bilingues ? » (vous n’êtes pas seuls, les auteurs mentionnent qu’effectivement, seulement 2% des orthophonistes membres de l’ASHA en 2005 pouvaient administrer des services dans une langue autre que l’anglais). Les auteurs mettent l’accent sur l’importance du parent-partenaire dans ce type de situation. Ceci ne veut pas dire de simplement donner des informations/documents/devoirs/exercices à la maison pour favoriser l’exposition et la stimulation en langue maternelle minoritaire, mais plutôt créer une intervention spécifique sur les stratégies à préconiser en tant que parent par la démonstration, le modelage, le coaching, le jeu de rôle, le feedback par enregistrements videos ou audio, et du feedback spécifique au parent). 
  • Plutôt que de suggérer au parent de se concentrer sur l’exposition à la langue maternelle uniquement et de ne pas exposer l’enfant à d’autres langues en conversation et au quotidien (pour de raisons discutées plus tôt), nous pourrions suggérer des activités précises et ciblées dans la langue maternelle, comme la lecture, les chansons, faire des rhymes, jouer avec les sons, etc. Il s’agit d’activités définies avec lesquelles il est plus facile de stimuler la langue maternelle en particulier. 
  • Les parents ne parlent pas la langue majoritaire et donc vous devez passer par des interprètes pour intervenir ? Maintenant, on fait face à une tierce personne et le coaching peut être beaucoup plus complexe de cette façon. Les auteurs suggèrent d’être créatif, et de tout de même passer par du coaching par vidéos, documents écrits dans la langue des parents, etc ! Des études ont même démontrées que de permettre à l’enfant d’être en contact avec un enfant de son âge qui partage la même langue maternelle, par  »pairage » lors de périodes de jeu, lui permettrait d’avoir de bons modèles de langage dans sa langue maternelle.

Bonne journée internationale de la langue maternelle à tous ! 

Référence: Kohnert, K., Yim, D., Nett, K., Kan, P.F., Durán, L. (2005). Intervention with linguistically diverse preschool children: A focus on developing home language(s). Language, Speech and Hearing Services in the Schools, 36 (3), 251-263. (pdf disponible gratuitement sur le site de la bibliothèque des archives nationales du Québec). 
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