Juger les progrès : 5 erreurs d’interprétation possibles

ProgresTitre du livre : Traitement du langage oral chez l’enfant de Marie-Anne Schelstraete (2011)

Pourquoi en parler ? : Petit changement cette semaine, on ne vous présente pas un article, mais bien un résumé de quelques pages (p.40-43) contenues dans le livre de Marie-Anne Schelstraete : Traitement du langage oral chez l’enfant. L’auteur traite des 5 biais possibles lorsqu’on désire établir que notre intervention est la cause des progrès observés. Il est rarement nécessaire de faire cette démonstration en clinique, mais l’article répertorie très bien à quels biais il faut porter attention lorsque c’est une question qui nous intéresse.

Par le fait même, l’article indique plusieurs pistes de réflexions permettant de comprendre pourquoi ce qu’on croit observer en clinique n’est parfois pas confirmé par les recherches. Et de l’autre sens, pourquoi ce que les recherches indiquent ne semblent parfois pas se concrétiser dans nos bureaux. L’auteure regroupe les biais en deux catégories : avoir l’impression qu’il y a un progrès, alors que ce n’est pas le cas ou encore attribuer le progrès observé au traitement ou à certaines caractéristiques du traitement alors que ce n’est pas le cas. Il est aussi possible de faire plusieurs erreurs d’interprétation en même temps. Rappelons-nous que ce n’est pas nécessairement notre travail de prouver que nos interventions sont la cause des progrès observés chez un client ! Soyons simplement vigilants dans notre interprétation.

Résultats : 5 biais possible identifiés

1. Maturation / Apprentissage / Activités hors-thérapies

En dehors des thérapies, nos patients continuent de grandir, de communiquer, de maturer et leur cerveau aussi (tant pour les troubles acquis que les troubles développementaux). Ces activités ne sont pas sans conséquence sur le développement du langage et peuvent aider le patient à évoluer. Et c’est tant mieux ! S’il fallait que les séances en orthophonie soient les seuls moments où nos patients effectuent des progrès, ce serait triste ! Dans ce contexte, il est difficile d’affirmer un lien de causalité entre les interventions en orthophonie et les progrès observés. Également, un effet d’apprentissage peut être observé lorsqu’on effectue 2 fois le même test / la même tâche auprès d’un client; simulant donc des progrès qui sont liés à l’apprentissage du test.

Dans les recherches, ces biais peuvent être contournés en utilisant un groupe contrôle (enfants appariés en âge, niveau socio-culturel, nature et sévérité des troubles, etc.). 

2. Effet court terme VS Effet long terme

Des études indiquent que les résultats positifs de certaines interventions sont mesurables uniquement plusieurs mois après la fin de traitement. Donc, il est possible qu’une intervention préalable soit la cause des améliorations observées dans notre bureau. De la même manière, il est aussi possible qu’une technique qui ne donne pas de résultat dans l’immédiat soit efficace sur le long terme ! Il est donc préférable de connaître le temps nécessaire à la mesure des améliorations. Pour certains traitements (ex. : Lidcombe en bégaiement), on connaît mieux après combien de temps des résultats devraient observés. Pour les interventions en langage, les indications sont moins claires.

Ce biais est une de raison qui peut expliquer que les résultats démontrés dans la recherche peuvent être plus difficiles à observer en clinique lorsqu’on effectue des suivis dans le court terme. S’il y a lieu, dans les recherches, ces biais peuvent être contrôlés avec des post-tests effectués quelques mois après la fin du traitement.

3. Effet placebo

Contrairement à ce qu’on peut penser, l’effet placebo n’est pas limité aux médicaments ! Cet effet concerne les réactions subjectives du patient (parce qu’on lui accorde de l’attention, qu’on prend le temps de parler avec lui, qu’on le valorise). Pour mieux le mesurer, de plus en plus d’études incluent un groupe contrôle qui ne reçoit aucune intervention et un groupe contrôle qui reçoit des activités qui ne sont pas en lien avec ce qui est travaillé. L’auteur souligne que l’effet placebo n’est pas suffisant pour faire disparaître des difficultés de communication importantes, mais il peut les atténuer. En clinique, le but n’est évidemment pas de l’éliminer, mais de ne pas négliger son importance en attribuant erronément les progrès aux seules caractéristiques du traitement.

4. Attentes à l’égard du traitement (Effet Rosenthal ou pygmalion)

Lorsqu’on investit du temps, de l’énergie et de l’argent, on peut parfois vouloir confirmer que nos efforts ont apporté des résultats. Les impressions subjectives (ex. : il est plus motivé, il parle mieux, on le comprend plus, il cherche moins ses mots) sont particulièrement sensibles à ce genre de biais. Les informations qui contredisent ces impressions peuvent être négligés. L’auteur indique aussi que lorsqu’on investit dans une formation coûteuse ou si le client vient assidûment à ses rendez-vous, on souhaite voir des résultats et, parfois, notre jugement s’en trouve biaisé. Lors d’un bilan d’évolution, le clinicien peut parfois, à son insu, aider le client lors de la passation de certains tests, l’encourager plus, lui donner plus de temps, etc.

Intéressant à savoir, l’effet des attentes peut parfois susciter des progrès réels. À ce moment, l’effet est nommé Pygmalion ou Rosenthal. Cet effet a même été noté chez des rats dont s’occupaient des étudiants. (Si vous avez 2 minutes, c’est une étude vraiment fascinante à lire !)

Dans les études, on peut contrôler ce biais en confiant à deux chercheurs différents le traitement et l’évaluation et en s’assurant que le chercheur qui évalue ne sache pas si l’enfant est issu du groupe contrôle ou du groupe expérimental.

5. Élément de la technique non pris en considération

En clinique, on utilise souvent un mélange de technique et d’activité. Il est donc difficile d’isoler ce qui a aidé le client à s’améliorer. Il est donc presque impossible en clinique d’affirmer que c’est tel ou tel aspect précis de la thérapie qui a permis au client d’évoluer. Les études permettent d’isoler ces différents facteurs ou de voir si une combinaison est préférable à l’emploi d’une seule technique.

Dans mon bureau : 

√ Je reste conscient de ces biais et je suis prudent lorsque je parle de la cause des progrès (ou de l’absence de progrès) observés.

√ Quand les données sont disponibles et lorsque c’est pertinent pour le client, j’essaie d’intégrer les interventions jugées efficaces et de délaisser celles qui ne sont pas appuyées.

√ Je me rappelle qu’une intervention qui donne des résultats modérés à court terme dans mon bureau peut avoir des résultats importants à long terme sur le plan de la généralisation des acquis. Donc, ne pas nécessairement favoriser une approche qui fonctionne mieux en clinique (ou en délaisser rapidement une autre qui fonctionne moins) avec l’enfant si on cible un apprentissage à long terme.

Référence: Schelstraete, Marie-Anne (2011) Traitement du langage oral chez l’enfant. Elsevier-Masson, 291 pages.
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2 réflexions sur “Juger les progrès : 5 erreurs d’interprétation possibles

  1. Merci pour cet article très intéressant! Pour le point numéro 1, l’établissement de lignes de base peut nous aider à savoir si les progrès observés sont un effet de la maturation ou une conséquence de la thérapie… mais c’est long (et parfois compliqué) à réaliser. Il me semble que l’auteur en parle dans plusieurs articles.

  2. Merci pour votre commentaire ! En effet, la technique des lignes de base est discutée dans le livre. La question est de savoir si le rôle des orthophonistes en clinique est de prouver que les progrès sont la conséquence de la thérapie ou encore d’utiliser des techniques jugées efficaces tout en s’ajustant à son client. Les lignes de base pourraient être le sujet d’un prochain billet 😉 Bonne journée !

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