Un input efficace : comment optimiser le temps de thérapie ?

Titre de l’article : What Works in Therapy: Further Thoughts on Improving Clinical Practice for Children WiTempsth Language Disorders (Eisenberg, S. 2014)

Pourquoi on s’y intéresse ? :  Parce qu’il est toujours bon de faire le bilan, qu’il existe de plus en plus d’études qui effectuent des synthèses et qu’on cherche constamment à réduire l’écart entre les données de recherche et la pratique clinique! À lire avec soin, car Mme. Eisenberg traite de beaucoup de thèmes qui touchent directement la pratique clinique. Ainsi, les études nous permettent de prendre des décisions de plus en plus éclairées !

Un brin de méthodologie :  L’auteur résume et condense plusieurs études touchant à 3 dimensions des thérapies : la question du dosage, les caractéristiques de l’input à offrir et les procédures pour la thérapie.

Le trouble spécifique du langage est par définition une difficulté à acquérir les différentes composantes du langage. Pourtant, l’auteur indique que les orthophonistes veulent et s’attendent à ce que les enfants avec un trouble spécifique du langage progressent rapidement suite à brève période d’intervention. Ces attentes peuvent amener les orthophonistes à rejeter des approches qui amènent peut-être moins de résultats dans l’immédiat, mais qui permettent d’atteindre des objectifs plus larges au final.

Résultats  : 

La fréquence et le dosage :

  • Les enfants avec un trouble spécifique du langage ont besoin de plus d’exposition que les enfants typiques et d’une minimum de « densité » par session.
  • Des thérapies espacées dans le temps auraient de meilleurs résultats que des thérapies rapprochées dans le temps.

Dosage pour l’apprentissage d’un nouveau mot (Gray, 2005)

  • Enfants typiques : moyenne de 13 expositions pour comprendre le mot et de 24 expositions pour le produire.
  • Enfant avec un TPL : Moyenne de 27 expositions pour comprendre le mot et de 49 expositions pour le produire

Dose pour produire spontanément une nouvelle forme grammaticale selon la technique de stimulation utilisée (Camara & Nelson, 1994) :

  • Si on reformule les phrases de l’enfant : entre 60 et 102 expositions
  • Si on demande à l’enfant d’imiter nos productions : entre 147 et 173 expositions (et ce, même si l’enfant peut imiter la forme après quelques essais seulement). La capacité d’imiter une forme grammaticale n’est donc pas un bon indicateur pour documenter la progression.

Fréquence des doses dans une même session :

  • La reformulation est jugée efficace pour améliorer la morphosyntaxe des enfants avec un trouble primaire du langage si elle est au mois effectuée 2 fois par minute. En-dessous de cette limite, les impacts seraient limités. (Protor-Williams & Fey, 2007).

Temps entre les sessions

  • Les sessions espacées dans le temps auraient plus d’impact sur le langage que des sessions condensées. Ainsi, Riches et al (2005) démontre que pour un même objectif, 4 courtes sessions sur 4 jours sont plus efficace qu’une seule longue session. Également, les résultats de Smith-Lock et al (2013) indiquent que 8 sessions sur 8 jours consécutifs sont moins efficaces que 8 sessions données hebdomadairement (1x/semaine).

Choix de l’input à donner

  • C’est à force d’entendre des régularités dans le langage que les enfants finissent par en extraire des règles et à les appliquer. L’input doit donc inclure différents exemples d’utilisation d’une même structure ou d’un même mot et limiter ainsi l’apprentissage d’une forme figée difficilement à généraliser par la suite. Les conditions de présentation des stimuli doivent être variées (Savage (2014). Au lieu de présenter un seul verbe au passé composé (pour aider l’enfant à inclure l’auxiliaire), il est préférable de varier les verbes ; j’ai mangé, j’ai fini, j’ai sauté, j’ai gagné, etc. plutôt que de toujours présenter le même verbe à de multiples reprises (ex. : j’ai lancé). Immédiatement après la stimulation, la performance des enfants est la même, mais les mesures 1 semaine et 4 semaines post-thérapie indiquent que les enfants qui ont entendu une variété de verbe au passé composé maîtrise mieux la structure que ceux qui ont entendu plusieurs fois le même verbe.
  • L’auteur rappelle aussi que les phrases télégraphiques sont à éviter. En effet, ce type d’input contrevient à la règle indiquant que les enfants avec un trouble du langage ont besoin d’entendre des modèles stables et fréquents. Les phrases télégraphiques ne faciliteraient ni la production, ni la compréhension (Bredin-Oja et Fey, 2013) et pourraient même provoquer chez certains enfants une baisse d’utilisation des morphèmes grammaticaux.

Choix de la stimulation en thérapie

  • Les instructions explicites sont bénéfiques si elles ne sont pas trop fréquentes (ex. : 1 fois sur 5 occurrences) et seraient plus efficace avec les enfants plus âgées (au moins 7 ans). Ainsi, expliquer à chacune des occurrences la règle du morphème peut brouiller les enfants, affecter l’interaction et diminuer l’attention de l’enfant.
  • Avant de demander à l’enfant de produire des phrases, il serait bénéfique de l’exposer l’enfant aux morphèmes qui seront travaillés. L’écoute des productions de l’adulte est donc une activité à inclure en thérapie (ex.: plusieurs exemples de la cible lorsqu’on raconte un livre à l’enfant).
  • La reformulation est plus efficace que les demandes d’imitation (généralisation plus rapide dans les énoncés en spontané). Toutefois, la reformulation est efficace si elle est suffisamment fréquente (2 fois par minute, Proctor-Williams & Fey , 2007). L’enfant doit donc produire suffisamment d’énoncé à reformuler. Notons que l’imitation permet aussi à l’enfant de généraliser la forme travaillée, mais que cela prend plus de temps.
  • L’auteur suggère donc de mêler ces trois techniques à l’intérieur d’une même séance. En premier, exposer l’enfant à de multiples modèles. En deuxième, effectuer une activité structurée avec demande d’imitation. En troisième, une activitée plus naturelle (choisie pour son potentiel de produire la cible à de multiples reprises) où on s’attarde à reformuler les énoncés de l’enfant.
  • Camarata et ses collègues (voir l’article) indiquent que la progression en multiples étapes (maîtrise en structuré d’abord, ensuite maîtrise en semi-structuré, puis maîtrise en spontané) seraient inefficaces et nécessiteraient plus de sessions pour atteindre une généralisation.

Dans mon bureau: 

√ Je me rappelle qu’une bonne production immédiate n’égale pas une généralisation. Ainsi, je privilégie des stratégies (comme celles répertoriées dans cet article) qui mènent à un maîtrise sur le long terme.

√ Je prends le temps de penser et de créer des activités non-dirigées qui permettent des reformulations fréquentes des cibles que je désire travailler (cible : 2x/minute).

√ J’abandonne la progression selon le niveau de structure des tâches. Je vise d’emblée la généralisation avec la séquence proposée par l’auteur où les trois techniques sont incluses dans chacune des thérapies (exposition, demande d’imitation, reformulation).

√ Je n’emploie pas de phrases télégraphiques.

√ J’informe les parents des résultats de ces recherches afin qu’ils comprennent mes interventions et qu’ils puissent ajuster leurs techniques de stimulation.

√ Je vais lire l’article car il est disponible en ligne gratuitement !

Référence: Eisenberg, Sarita (2014) What Works in Therapy: Further Thoughts on Improving Clinical Practice for Children With Language Disorders, Language, Speech, and Hearing Services in Schools, 45, p.117–126 

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2 réflexions sur “Un input efficace : comment optimiser le temps de thérapie ?

  1. Super intéressant. Dans le résumé, il est dit qu’il est préférable de ne pas travailler avec la progression de structure des tâches pour la morphosyntaxe. Est-ce que c’est la même chose lorsqu’on intervient au niveau de la phonologie en lien avec la gradation (son en début, milieu, fin de mot, dans les phrases et en conversation)?

    Merci

  2. Nous retenons votre question et tenterons d’y répondre dans un prochain billet de manière précise. En attendant ce billet, vous pouvez lire ce billet sur le blogue de Susan Rvachew qui indique que pour l’apprentissage moteur, la pratique en contexte variable est à favoriser. Elle nomme aussi des raisons qui expliqueraient que ce type de pratique est moins courant en thérapie. De quoi réfléchir sur notre pratique 🙂 https://developmentalphonologicaldisorders.wordpress.com/2012/08/05/on-golf-and-speech-therapy/

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