Identifier avec précision le trouble primaire du langage


Titre de l’article : Sensitivity and Specificity of French Language and Processing Measures for the Identification of Primary Language Impairment at Age 5. Journal of Speech, Language and Hearing Research. (Thordardottir, E. T., Kehayia, E., Mazer, B., Lessard, N., Majnemer, A.,  Sutton, A. & Trudeau, N., Chilingaryan, G., 2011)

Pourquoi on s’y intéresse ? : Le présent billet fait suite au résumé «Normes, normes, normes!» précédemment publié sur le blogue, qui nous offrait de nouvelles normes franco-québécoises pour plusieurs tests formels utilisés en évaluation du langage. Maintenant que nous avons ces normes, le présent article reprend les notions de rang percentile et d’écart-type et répond à la question  »Où se situent généralement les enfants présentant des troubles du langage sur le continuum des performances ? ». Les auteurs nous présentent les meilleurs façons de statuer sur la présence ou non d’un trouble du langage et  »où trancher » à l’aide des memes tests formels dont il était question dans leur article précédent. Les enfants présentant un trouble du langage obtiennent-ils des résultats sévèrement sous la norme ? Se situent-ils majoritairement sous le 2e percentile ? le 10e? 16e? 1 ou 2 écart-type sous la moyenne ? Quelles composantes du langage doivent-etre atteintent pour statuer sur la présence d’un trouble du langage ? Et avec quel niveau de sévérité ? Peu de consensus est établit dans la pratique québécoise actuellement à ce sujet. Un article à lire absolument, incluant des résultats étonnants et qui permettent de remettre en perspective la conclusion orthophonique et la notion de «niveau de sévérité» ! 

Un brin de méthodologie 

Participants: Les performances de 14 enfants ayant été diagnostiqués avec un trouble primaire du langage (par des orthophonistes cliniciens) ont été comparées avec celles de 72 enfants présentant un développement typique sur le plan langagier. 

Procédures et mesures choisies: Les auteurs ont choisis trois points de mesures (-1 Écart-type, -1.28 Écart-type et -2 Écart-type par rapport à la moyenne) pour vérifier la sensibilité et la spécificité de chaque outil/test formel (Écart-type ? sensibilité ? spécificité ? Psst: Voir l’Aide-mémoire «tout cuit dans le bec» à imprimer pour un rappel de ces notions statistiques essentielles à maîtriser lorsqu’on utilise des tests formels en évaluation). En bref, les auteurs cherchent le point de mesure précis, pour chaque test formel, qui permet de trouver le plus d’enfants présentant véritablement des troubles du langage sans toutefois sur-diagnostiquer la présence de trouble du langage chez un enfant qui n’en présente pas (est-ce des résultats de -1ÉT, -1,28ÉT ou -2ÉT sous la moyenne). Il s’agit des mêmes outils utilisées dans l’article précédent (voir résumé «Normes, normes, normes!»). Voici un rappel des test utilisés: 

  1. Échelle de vocabulaire en images Peabody (EVIP): mesure du vocabulaire réceptif originalement développé en anglais, mais traduit et adapté à des canadiens francophones. Il a été démontré que ces normes sous-estiment le vocabulaire d’enfant franco-québécois car les normes canadiennes ont inclut des enfants bilingues francophones. 
  2. Le Carrow (adaptation franco-québécoise du Test of Auditory Comprehension of Language, TACL-R): mesures du langage réceptif (vocabulaire/classe de mots, morphosyntaxe/morphèmes grammaticaux et syntaxe/phrases complexes). Test largement utilisé en contexte clinique, ayant été adapté, traduit et réordonné (ordre des items) par un groupe d’orthophonistes (1999) pour mieux refléter le développement langagier en français. 
  3. Répétition de non-mots: Liste de non-mots développée pour le français québécois (Courcy, 2000). On évalue le pourcentage de phonèmes bien répétés. 
  4. Imitation/répétition de phrases du CELF-P: Sous-test du CELF-Préscolaire où la répétition de phrase est mesurée à l’aide de support visuel (histoire : Le grand déménagement). Une adaptation québécoise des phrases en anglais a été effectuée par Royle et Thordardottir (2003). 
  5. Exécution de directives du CELF-4: Traitement et compréhension de consignes longues et complexes. 
  6. LMÉ/Échantillon de langage spontané: Mesures de la longueur moyenne d’énoncés (LMÉ) à l’aide du logiciel SALT (Systematic Analysis of Language Transcripts) 
  7. The Edmonton Narrative Norms Instrument (ENNI): Set  »A » Habiletés de narration. (Deux mesures: Premières mentions et grammaire d’histoire). Des études ont démontrées des différences importantes dans les résultats d’enfants anglophones avec et sans trouble du langage. 
  8. Rapid Automatized Naming (RAN) : Évaluation liée aux pré-requis à la lecture puisque les habiletés en jeu dans ce test sont fortement reliées à la reconnaissance de mot ultérieurement. 
  9. Empan – CELF-4: Évaluation de la mémoire à court-terme et mémoire de travail. 

Résultats  : Des écarts significatifs entre les performances des enfants présentant un trouble primaire du langage (diagnostiqué) et ceux des enfants à développement typique ont été trouvés pour la majorité des mesures. Ainsi, les enfants présentant un trouble primaire du langage auraient des difficultés généralisées à travers tous les volets du langage (vocabulaire, traitement langagier, narration, empan mnésique, boucle phonologique, …) Les tests différaient dans la mesure (-1ÉT, -1,28ÉT ou -2ÉT sous la moyenne) permettant d’identifier le plus fidèlement les enfants présentant un trouble du langage.  Un tableau (à garder dans votre bureau absolument si vous utilisez ces tests en évaluation) est disponible dans l’article pour indiquer la mesure la plus fidèle pour chaque test. Les tests permettant d’identifier le plus fidèlement les enfants présentant des troubles du langage sont l’imitation de phrases et l’exécution de directives.

  • D’utiliser le point de mesure de -2 Écart-type sous la moyenne (2e percentile) pour statuer sur la présence d’un trouble du langage est innaproprié pour toutes les mesures. Ainsi, alors qu’elle permet d’avoir presqu’aucun faux positif (enfants identifiés comme ayant un trouble du langage mais qui n’en présente pas véritablement), ce point de mesure manque un nombre important de «vrais positifs». Ainsi, une quantité importante d’enfants présentant des troubles du langage ont des performances au dessus de 2 Écarts-types (supérieurs au 2e percentile).
  • Le point de mesure de -1 Écart-type (16e percentile) permettrait d’identifier le plus précisément la présence d’un trouble du langage pour la plupart des mesures (incluant l’EVIP, le CARROW, la LMÉ, etc) (inclut le plus de vrais-positifs et diminue le plus de faux-positifs). 
  • Le point de mesure de -1.28 Écart-type (10e percentile) permettrait d’identifier le plus précisément la présence d’un trouble du langage pour les trois mesures suivantes: ENNI grammaire d’histoire, répétition de non-mots et exécution de directives. 
  • Les auteurs ont testé plusieurs combinaisons de tests permettant d’identfier le plus efficacement la présence d’un trouble du langage. La combinaison la plus efficace est l’EVIP et la répétition de non-mots. Les enfants qui performent sous le point de  »coupure » de ces deux tests (-1ÉT pour l’EVIP et -1.28ÉT pour la répétition de non-mots) auraient beaucoup plus de chance de faire partie du groupe présentant un trouble primaire du langage que ceux qui performent au-dessus de ces points de mesure aux deux tests. 

Dans mon bureau: 

√ J’imprime les tableaux inclus dans cert article et je les garde à portée de main pour mieux identifier la présence d’un trouble primaire du langage chez de enfants franco-québécois agés de 5 ans. 

√  Je garde en tête que plusieurs enfants ayant des troubles du langage performent au-dessus du 2e percentile (-2ÉT) (et donc d’utiliser ce point comme marqueur diagnostique est innaproprié). Inversement, dès que les résultats chutent sous le 16e percentile (-1ÉT) un enfant aurait plus de chances de présenter un trouble du langage. Pas besoin d’obtenir des résultats tous au 1er percentile pour conclure à un trouble du langage ! Un enfant peut très bien avoir des résultats au 16e percentile pour la majorité des tests formels et présenter tout de meme un trouble du langage. 

√ Puisque les résultats de cet article montrent que la plupart des enfants présentant un trouble du langage ont des résultats au-dessus du 10e mais sous le 16e percentile pour les tests utilisés dans cette étude, la notion de  »sévérité » devient-elle arbitraire ? (à vrai dire, la recherche n’appuie pas l’existence de «niveaux de sévérité», mais ça, c’est un autre sujet pour un autre billet!)

Référence: Thordardottir, E. T., Kehayia, E., Mazer, B., Lessard, N., Majnemer, A.,  Sutton, A. & Trudeau, N., Chilingaryan, G. (2011). Sensitivity and Specificity of French Language and Processing Measures for the Identification of Primary Language Impairment at Age 5. Journal of Speech, Language and Hearing Research. Vol. 54, p. 580-597. Disponible gratuitement en ligne via la BANQ (Bibliothèques et archives nationales du Québec).
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7 réflexions sur “Identifier avec précision le trouble primaire du langage

  1. excusez-moi si je suis à côté de la plaque, mais la lecture rapide de cet article me laisse complètement démunie : qu’est-ce qu’un trouble du langage diagnostiqué, si ce n’est une observation clinique + des scores à des tests comme ceux qui vous citez ? C’est pas juste une tautologie de dire que les tests cités permettent de signer un trouble du langage, si ces troubles du langage sont diagnostiqués à partir de ces tests justement.. ??
    Et si on ne diagnostique pas un trouble du langage à partir de test normé, alors c’est quoi exactement un trouble du langage, comment étaient-il diagnostiqués les enfants qui servent d’étalonnage dans cet article ?

    • Bonjour cloreen,
      Merci pour votre commentaire. Voici quelques précisions quant à l’échantillonnage, tel que décrit dans l’article plus en détails: Les enfants ont été cliniquement identifiés comme présentant un trouble du langage par des orthophonistes membres de l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec. Nous ne savons pas quels tests ont été utilisés pour diagnostiquer ces enfants, mais il s’agit plus communément de combinaisons de tests formels variés et d’observation et de jugement clinique du professionnel. Ainsi, cette conclusion de trouble du langage ne se base pas uniquement sur les résultats de l’enfant aux tests normalisés. Les enfants ont été recrutés par le biais d’un centre de réadaptation affilié à un hopital montréalais déservant une population majoritairement francophone. Les auteurs ajoutent que les enfants pouvaient etre inclus dans cette étude s’ils présentaient une dysphasie sévère, trouble du langage ou une forte hypothèse de trouble du langage. Ces termes, comment le notent les auteurs, sont utilisés par des orthophonistes pour démontrer la présence de difficultés langagières qui semblent persister dans le temps et avoir des répercussions significatives sur la vie et le fonctionnement de l’enfant au quotidien.

  2. Bonjour
    J’ai vraiment bien cherché sur la BANQ et sur Scholar mais je n’arrive pas à accéder à l’article de Thordardottir & Col pour obtenier la liste des non-mots qui semble bien interessante! Merci 🙂

    • Bonjour Céline, en cherchant dans la section  »Outils de recherche » et  »revues, journaux », indiquez le nom de la revue: Journal of Speech, Language & Hearing Research, et faites une recherche par auteur  »Thordardottir », c’est la façon que je m’y suis prise personnellement pour y avoir accès, et l’article apparait en premier de la liste.

      • Bonjour Mélissa, je ne parviens pas à me procurer les tableaux dont vous parlez dans l’article, et qui sont indispensables! Est-ce possible de les mettre sur votre site?

        Un grand merci d’avance !

      • Bonjour !
        En fait, tout comme l’article original, nous ne pouvons rendre disponible ces tableaux sur le blogue, puisque seuls les auteurs ou le journal dans lequel est publié l’article possède la liberté de diffusion et partage. Parcontre, en écrivant au chercheur principal vous pourriez peut-être avoir accès à cet article ou aux tableaux qui y sont inclus. Sinon, il faudrait effectivement trouver l’article intégral en version pdf pour y voir les tableaux. De mon côté, je l’ai trouvé sur le site de la bibliotheque des archives nationales du Quebec (BanQ), mais certains articles sont parfois disponibles sur google scholar ou via ResearchGate ! Bonne recherche !

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