Trouble primaire du langage: Mise à jour des connaissances

Titre de l’article : Specific Language Impairment Across Languages (Leonard, L. B., 2014)

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Pourquoi on s’y intéresse ? : Depuis les dernières années, la littérature scientifique pleut d’articles abordant la définition de la «dysphasie» ou du «trouble primaire du langage» (et même leurs appellations!). Les critères diagnostiques, caractéristiques, et, surtout, les meilleurs façons d’évaluer et de conclure à la présence ou non d’un «trouble primaire du langage» sont en constante évolution et ce, en particulier dans le contexte québécois actuel. La clientèle présentant un trouble primaire du langage est sans doute celle que nous sommes appellés à voir la plus souvent en orthophonie, il importe donc de se tenir au courant des changements et des avancées qui s’y rapporte. La lecture du présent article a été suggérée par l’OOAQ dans un récent communiqué, pour une mise à jour des connaissances des professionnels au sujet de la dysphasie. Nous sautons donc sur l’occasion pour vous offrir un nouveau résumé à ce sujet ! Dans cet article, l’auteur fait un survol des connaissances actuelles sur le trouble primaire du langage (TPL), les différences entre les manifestations du trouble à travers les langues et les nouvelles façons d’interpréter les difficultés vécues chez les personnes présentant un TPL. 

Résultats : 

Études sur le TPL et la génétique

La littérature révèle la présence d’une contribution génétique dans plusieurs cas de trouble du langage. Parcontre, les causes qui sous-tendent le trouble primaire du langage sont multifactorielles (aucune variation ou mutation d’un seul gêne en particulier ne produit les symptômes du TPL). Parcontre, l’apparition de certaines manifestations de TPL (deux en particulier) serait attribuable à un apport  génétique. Ces manifestations sont 1- une faiblesse en ce qui concerne le traitement grammatical (flexions verbales, accord sujet-verbe) et la compréhension de phrases à syntaxe complexe et 2- de faibles habiletés de traitement phonologique à court terme (répétition de non-mots). Ces deux types de difficultés seraient les plus saillantes chez des enfants ayant des TPL (ce qui pourrait expliquer pourquoi elles ont des bases génétiques), bien que d’autres difficultés soient présentes. 

Études du TPL à travers les langues

Les études inter-linguistiques démontrent que les forces et faiblesses des enfants présentant un TPL sont influencées par les caractéristiques de la langue de ces enfants. Pour une langue donnée, les éléments qui posent le plus de difficulté pour des enfants en bas âge à développement typique seraient également les éléments où on trouverait les difficutés les plus prononcées chez des enfants présentant un TPL. 

À la lumière de ces constatations, l’auteur propose une vision différente du trouble primaire du langage: plutôt que de traiter le TPL comme étant une condition où il y a «rupture» du fonctionnement normal, il pourrait être bénéfique de voir le TPL comme étant une variation extrême des mêmes facteurs qui influencent le développement langagier chez tous les enfants .

Le traitement morphologique/grammatical à travers les langues

  • L’auteur propose des descriptions très intéressantes des différences entre les difficultés des enfants présentant des TPL selon la langue à laquelle ils sont exposés. Il présente les influences respectives de la langue sur les difficultés morphologiques dans quatre types de langues: «Romance» (italien, espagnol, français), «Germanic» (allemand, néerlandais et suedois), «Uralic» (hongrois, finlandais), «Chinese Languages» (mandarin, cantonais). Pour la catégorie qui nous intéresse le plus, les difficultés seraient davantage en lien avec l’utilisation de compléments d’objets directs qui sont placés avant le verbe plutôt qu’après (Anna voit Marie vs. Anna la voit). Des difficultés très importantes avec ce type de pronoms constitueraient un moyen fiable d’identification d’enfants d’âge préscolaire ayant un trouble primaire du langage. 
  • Résultat intéressant sur les études d’enfants bilingues avec TPL: les difficultés des enfants seraient différentes dans chaque langue (ex: un élément grammatical serait difficile en français puisqu’il est moins saillant ou moins fréquent, mais le même élément serait utilisé correctement en anglais).
  • Ce qui est commun à tous les enfants TPL, à travers les langues: les éléments les plus difficiles à maitriser sont ceux qui sont aussi difficiles pour des enfants plus jeunes à développement typique pour les raisons suivantes: 1- ils nécessitent d’être placés dans un ordre différent que l’ordre habituel 2- ils ne sont pas systématiquement utilisés (optionnel ou irrégulier) ou 3- sont des éléments grammaticaux plus complexes.  

Le traitement phonologique à court terme à travers les langues

  • Les tâches de répétition de non-mots révèlent des faiblesses chez beaucoup d’enfants présentant un trouble primaire du langage, mais pas pour toutes les catégories de langues (seulement les langues romanes comme le français (voir Thordardottir et al. (2011) à ce sujet, un résumé sera bientôt rédigé pour cet article!), l’italien et l’espagnol, ainsi que les langues germaniques comme le néerlandais et le suedois). 
  • Des différences entre le degré de réussite en répétition de non-mots sont bien présentes entre les langues (des différences jusqu’à 35% entre le taux de réussite de la tâche chez des enfants à développement typique). Ces différences sont expliqués par la longueur moyenne des mots dans chaque langue (mots plus longs en italien qu’en anglais, et, donc, un taux de réussite plus élevé en répétition de non-mots de 3 et 4 syllabes). 
  • Dans certaines langues, la répétition de non-mots ne constitue pas un critère diagnostique de trouble primaire du langage (langue toniques). 

Un continuum des habiletés langagières

Les manifestations de difficultés langagières ont un thème commun chez tous les enfants présentant un trouble primaire du langage: toutes les habiletés langagières qui sont difficiles pour ces enfants correspondent à des éléments du langage qui sont relativement difficiles à acquérir et maitriser pour des enfants plus jeunes à développement typique. L’auteur propose donc cette interprétation: les profils exagérés et amplifiés de difficultés en langage seraient une conséquences «naturelle» de l’existence d’un continuum d’habiletés langagières. Ceci est renforcé par le fait que l’héritabilité (donnée statistique évaluant la part génétique dans la probabilité d’apparation d’un trait phénotypique, içi les habiletés langagières) est la même pour les habiletés faibles (où se trouvent les enfants ayant des TPL) et les habiletés dans la moyenne (en d’autres mots, il existe une part génétique à la manifestation d’habiletés faibles tout comme il existe une part génétique à la manifestation d’habiletés dans la moyenne). Bien que les enfants présentant un TPL ont franchit une «frontière» qui les met à risque socialement et académiquement, cette frontière ne les placerait peut-être pas dans une catégorie bien distincte sur le plan du langage (catégorie d’enfants à laquelle nous attribuons normalement un «trouble du langage»). 

Cet article, plutôt que de révéler des lignes et frontières de démarcation bien claires entre le trouble du langage et le développement typique du langage, permettrait de rapprocher ces deux groupes davantage. Les enfants avec un TPL seraient différents de leurs pairs en présentant un rythme de développement du langage plus lent et une plus grande vulnérabilité aux détails et éléments plus complexes de la langue qu’ils apprennent. Ces vulnérabilités tomberaient dans le domaine du traitement grammatical et du traitement/mémoire phonologique à court terme de façon plus saillante, mais elles pourraient représenter des habiletés qui se situent à un point plus faible sur le continuum des habiletés langagières plutôt que de constituer des marqueurs de la présence d’une condition distincte. 

Dans mon bureau: 

√ Je vais absolument lire cet article (qui ne comporte que quatre pages!) et qui a été récemment suggéré par l’OOAQ pour une mise à jour des connaissances sur le trouble primaire du langage. 

√ J’utilise les deux catégories de difficultés nommées dans l’article pour m’aider à établir une conclusion sur la présence ou non de trouble primaire du langage :  difficultés majoritairement dans 1- la compréhension de phrases syntaxiquement et morphologiquement complexes  2- le traitement phonologique à court terme (répétition de non-mots). Comment savoir si les difficutés sont importantes et atypiques ou si elles sont normales vu l’âge de l’enfant ? (Vous nous devancez!) Nous résumerons très prochainement l’article de Thodardottir et al. (2011) (Sensitivity and specificity of French language and processing measures for the identification of primary language impairment at age 5), qui aborde les résultats en répétition de non-mots, entre autres. Nous vous suggérons de le lire (en attendant notre résumé!), il contient des informations VITALES pour statuer sur la présence de difficultés significatives en traitement phonologique et en traitement morphologique (éléments grammaticaux) et, donc, de difficultés de langage. 

√ Je garde cette nouvelle définition du trouble primaire du langage en tête lorsque je dois expliquer ce qui constitue un trouble primaire du langage à un parent ou même à un collègue (Après tout, il peut être rassurant pour un parent d’un enfant chez qui on soupçonne un TPL de comprendre que l’enfant ne présente pas une
«condition distincte atypique» mais, plutôt, que certaines caractéristiques du langage lui sont plus difficilement accessibles et que cela explique les difficultés observées). 

Référence: Leonard, L. B. (2014). Specific Language Impairment Across Languages. Child Dev Perspect, 8 (1), 1-5. doi: 10.1111/cdep.12053 (cet article est accessible gratuitement en ligne en cliquant sur la référence!)
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