On fait le point sur le bilinguisme en orthophonie

Titre de l’article: Towards evidence-based practice in language intervention for bilingual children (Thordardottir, 2010)

images (1)

 

 

 

 

 

 

Pourquoi on s’y intéresse ? : Il est de plus en plus fréquent (sinon régulier) d’accueillir une clientèle bilingue dans nos milieux en orthophonie. Les pratiques et conseils donnés en matière de stimulation du langage chez les bilingues ont largement évolués depuis les dernières années. Un parent = une langue ? On expose l’enfant à une langue seulement s’il présente des difficultés en langage ? Il est maintenant largement admis que ces conseils sont désuets et ne sont plus adaptés aux données probantes actuellement disponibles sur le sujet.  Fini les débats, à la lecture de cet article, vous deviendrez LA référence de votre milieu en terme de décisions entourant le bilinguisme en orthophonie !

Un brin de méthodologie : Cet article fait un survol des recherches publiées en lien avec l’intervention en bilinguisme, les recommandations pour cette population et la force théorique et empirique sur lesquels s’appuient ces recommandations. Les études recensées varient dans le type de population et d’intervention (âge, niveau de bilinguisme, langues parlées). L’auteur mentionne que peu d’études ont été publiées sur le sujet. Les sept études trouvées (qui présentent des méthodologies fiables) et leurs résultats sont présentés en synthèse sous forme de tableau dans l’article. 

Résultats  : 

Les études publiées:

Aucune recherche publiée ne soutient qu’une intervention ciblant une seule langue (monolingue) serait supérieure à une intervention bilingue, et aucune recherche publiée ne soutient qu’une intervention bilingue réduirait l’efficacité de l’intervention. Ceci est bien en accord avec quelques articles préconisant que les enfants ayant des difficultés de langage peuvent  acquérir deux langues et être bilingues, et que l’exposition à plus d’une langue n’affecte pas leur développement langagier (voir les travaux de Kay-Raining Bird, 2005 et 2008). La littérature suggère qu’utiliser la L1 (langue maternelle) dans l’intervention semble faciliter l’acquisition de la L2 chez des enfants ayant des troubles du langage, et qu’une intervention qui cible les deux langues est bénéfique. 

Recommandations actuelles : les meilleurs pratiques : 

Ici, l’auteur rappelle la position de trois associations professionnelles majeures sur le sujet du bilinguisme. ASHA (American Association of Speech-Language Pathologists and Audiologists) / CASLPA (Canadian Association of Speech-Language Pathologists and Audiologists) / IALP (International Association of Logopedics and Phoniatry). Les trois associations mentionnent que les orthophonistes travaillant auprès d’une clientèle bilingue devraient 1) être très compétent dans les deux langues parlées par l’enfant 2) détenir une compréhension de la variabilité culturelle et comment elle affecte les services donnés 3) pouvoir évaluer et intervenir dans la langue minoritaire. Il est ajouté que s’il n’est pas possible de référer le client bilingue à un orthophoniste bilingue, il est recommandé de travailler avec des interprètes. Les recommandations générales sont : l’inclusion systématique des deux langues ou une attention plus grande envers la langue la plus forte si l’intervention bilingue n’est pas possible.

La langue d’intervention:

CASLPA recommande une intervention dans la langue première de l’enfant, mais recommande une intervention bilingue chez les enfants bilingues. IALP soulève que le consensus actuel penche vers une intervention bilingue pour les enfants avec troubles du langage, chez qui on devrait promouvoir la L1 tout en les aidant à acquérir la L2. IALP mentionne explicitement que la langue de la maison ne devrait jamais être changée. D’autres recommandations incluent le fait d’évaluer les besoins de l’enfant, c’est à dire non seulement les compétences actuelles de l’enfant, mais aussi les contextes communicatifs au quotidien et quels types de gains seraient les plus fonctionnels pour l’enfant. 

Cibler la langue la plus forte de l’enfant bilingue en intervention :

Avantages: Il est plus facile pour l’enfant de comprendre des nouvelles informations / Il est plus facile de travailler à des niveaux complexes du langage (métalinguistique) et de faire avancer l’enfant dans son développement langagier / Les gains peuvent être très fonctionnels et significatifs puisqu’il s’agit possiblement de la langue à laquelle l’enfant est le plus largement exposé.

Précautions: La dominance (préférence pour une langue) peut changer selon le contexte ou le sujet. Ainsi, il peut être pertinent d’inclure occasionnellement la L2 de façon à stimuler le développement langagier dans sa globalité. / Le niveau de compétence atteint dans la L1 ne mène pas nécessairement à un niveau de compétence similaire dans la L2. Un certain degré de transfert peut parfois avoir lieu entre les deux langues pour certains aspect du langage seulement, mais il n’est pas réaliste de dire qu’une intervention doit être effectuée dans une langue seulement si le but de l’intervention est de voir des améliorations dans les deux langues. Des études sur les enfants bilingues typiques (sans trouble de langage) indiquent que des activités d’apprentissage doivent avoir lieu dans les deux langues systématiquement pour que les deux langues se développent (logique, quand on y pense, non ?).

Cibler les deux langues de l’enfant bilingue en intervention (+/-): 

Avantages: Le niveau d’acquisition de chaque langue est intimement lié à la quantité d’exposition à chacune, donc il s’agit de la seule façon de développer efficacement les habiletés dans les deux langues / On permet à l’enfant d’utiliser toutes ses ressources plutôt que de le restreindre à une partie de ses ressources dans une langue uniquement / ceci permet aux parents de continuer à utiliser la langue de la maison pour travailler les objectifs en orthophonie. Il s’agit de la langue qui leur vient le plus naturellement et qui permet de transmettre un héritage culturel à l’enfant. Parler dans une autre langue à son enfant peut empêcher cette transmission, affecter le lien entre le parent et l’enfant et réduire l’exposition de l’enfant à des modèles appropriés de langage. 

Quelques pistes pour des interventions et approches culturellement adaptées: 

Vous le savez déja, les cultures varient largement dans leurs façon de percevoir le développement de l’enfant, du langage et de la communication. L’auteur nous rappelle que plusieurs de nos approches et méthodes d’intervention sont basées sur des valeurs, pratiques et croyances qui sont propres à notre propre culture (Nord-Américaine, pour la plupart). Autre passage très intéressant: Les pratiques cliniques actuelles ont été largement développées par la classe moyenne occidentale, les méthodes d’interventions seraient-elles différentes si elles avaient été élaborées ailleurs ? Les «normes» de développement vont-elles changer en lien avec la population bilingue et multiculturelle grandissante ?  L’auteur suggère aux orthophonistes de se renseigner sur les attitudes de communication propres aux cultures des familles avec qui ils travaillent tout en prenant garde de ne pas tomber dans les stéréotypes. Elle mentionne toutefois que l’acceptation des différences culturelles ne devraient pas avoir pour conséquence de nous faire assumer que toutes situations communicative de la culture minoritaire à la maison ne doivent jamais être modifiées. 

Dans mon bureau: 

√ J’adopte une approche d’intervention culturellement adaptée en demandant aux familles auprès desquelles j’interviens de me parler de leur situation, de leurs préoccupations et de ce qu’ils souhaitent accomplir avec leur enfant, dans leurs propres mots. Je peux aussi leur demander leurs attentes par rapport au service en orthophonie et ainsi en apprendre davantage sur les méthodes d’instructions et d’interaction auxquelles ils sont habitués et sur ce qui est valorisé pour leur enfant. 

√ Je choisis mes cibles d’intervention en évaluant les contextes communicatifs qui sont vécus par l’enfant au quotidien (et dans quelle langue). Ex: Un enfant exposé à l’espagnol à la maison mais qui fréquente un CPE francophone pourrait avoir les mêmes objectifs travaillés dans des contextes différents et des langues différentes (ex: compréhension des mots-questions lors d’une activité de lecture en espagnol à la maison et en français au CPE), plutôt que de demander aux parents de travailler ces objectifs en français uniquement. 

√ Puisqu’il a été prouvé qu’un transfert linguistique peut se faire pour certains aspects du langage, mais pas tous, il est sage de cibler des objectifs qui peuvent être communs aux deux langues et ainsi permettre des gains dans les deux langues (ex: processus phonologiques qui sont semblables, métaphonologie, activités de métalinguistique, mémoire de travail, etc). 

Référence: Thordardottir, E. 2010. Towards evidence-based practice in language intervention for bilingual children. Journal of Communication Disorders, 43 (6), 523-537. 
Publicités

3 réflexions sur “On fait le point sur le bilinguisme en orthophonie

    • Bonjour Caroline,

      Vous pouvez consulter la section  »Nos sources » afin de vérifier si l’une des façons d’avoir accès aux articles fonctionne pour vous. Sinon, vous pouvez essayer de taper le titre de l’article sur google scholar (http://scholar.google.ca/) et vérifier si vous avez accès à l’article de quelconque façon, parfois via le milieu de travail des accès sont possibles. Autre truc: les universités et les bibliothèques sont les meilleurs pour donner accès aux articles. Vous pouvez donc vous rendre à la bibliothèque d’une université (ou profiter de la présence d’un stagiaire qui peut vous trouver l’article?) ou la bibliothèque municipale et tenter d’avoir accès aux articles en ligne. Nous espérons que ces trucs vous seront utiles !

    • En complément à la réponse de Mélissa, j’ajouterais que lorsque nous trouvons une manière d’accèder aux articles gratuitement, nous l’ajoutons toujours dans la section « Référence ». Autrement, cela signifie que nous n’avons pas trouvé d’accès gratuit (jusqu’à maintenant du moins !). Nous faisons tout notre possible pour trouver des liens gratuits et en ligne vers les articles que nous résumons. Malheureusement, cela n’est pas toujours possible. Dans ce cas, les résumés sont souvent plus longs pour permettre à nos lecteurs de comprendre le mieux possible ce que l’article souligne. Merci de votre intérêt ! Si vous trouvez une manière d’accèder à l’article, n’hésitez pas à nous en faire part. Nous ajouterons alors le lien =)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s